
Lorsque les droits de l’Homme deviennent un obstacle à la démocratie:
Le rapport entre les droits de l’Homme et la démocratie suscite souvent des débats passionnés. D’un côté, les droits de l’Homme sont une conquête fondamentale issue de la Révolution française, garantissant la liberté et l’égalité. De l’autre, leur application excessive ou dévoyée peut parfois entrer en tension avec le principe démocratique lui-même.
Certains dénoncent un détournement du concept des droits de l’Homme par certaines idéologies, ainsi qu’une mauvaise application de ces principes dans un État démocratique comme la France.
Dans cet article, nous allons tenter d’éclaircir ce sujet en nous appuyant sur la thèse du philosophe allemand Friedrich Nietzsche dans La Naissance de la tragédie à partir de la musique, un ouvrage fondateur de sa pensée.
La thèse de Nietzsche
Dans l’Antiquité grecque, deux forces divines dominaient la culture : d’un côté, Dionysos, de l’autre, Apollon.
L’unité de l’ouvrage de Nietzsche repose sur une question fondamentale : pourquoi un peuple aussi joyeux que les Grecs a-t-il inventé le genre tragique ?
Selon Nietzsche, le goût du tragique chez les Grecs n’est ni un signe de décadence ni une manifestation de trouble dépressif, mais bien l’expression d’une vitalité débordante et d’une adhésion totale à la vie. Ce goût du tragique est incarné par un principe fondamental : le principe dionysiaque.
Ce principe représente les caractéristiques du dieu Dionysos, tandis que le principe apollinien incarne celles du dieu Apollon. Ces deux forces, en tension constante dans la culture grecque, donnent naissance à des dynamiques esthétiques et artistiques distinctes, en fonction de la prééminence de l’une sur l’autre selon les époques.
À son apogée, l’art apollinien parvient à contenir les forces dionysiaques. Puis, un équilibre s’établit entre les deux, donnant naissance à la tragédie classique où la fougue dionysiaque est tempérée par l’ordre apollinien. Mais lorsque cet équilibre se rompt, le tragique décline : l’apollinien, sous forme d’une rationalité excessive et d’un individualisme exacerbé, finit par dominer.
Apollinien et dionysiaque
L’apollinien : Apollon est le dieu de la lumière, de la clarté et de l’individualité distincte. Son principe se traduit par la maîtrise de soi, l’harmonie et la forme.
Le dionysiaque : Dionysos, dieu du vin et de l’ivresse, incarne l’excès, la vitalité et la dissolution des individualités dans un tout organique et collectif.
Nietzsche explique que plus une culture possède une sagesse dionysiaque, plus ses réalisations apolliniennes sont grandioses. D’où cette phrase célèbre : « Combien ce peuple a dû souffrir pour atteindre à tant de beauté ! »
Le déclin de la tragédie, selon Nietzsche, s’explique par la disparition progressive du chœur, incarnation de la force dionysiaque, au profit d’acteurs individuels, représentants du principe apollinien. Ce renversement du rapport de force marque la fin de la tragédie telle que la concevaient les Grecs : un équilibre entre le chaos vital et l’ordre structurant.
Appliquer cette thèse à la France contemporaine
Venons-en à notre question centrale : comment expliquer le déclin de la France en interrogeant deux principes fondamentaux du peuple français, la démocratie et les droits de l’Homme ?
La démocratie représente l’élan collectif, la puissance dionysiaque. Les droits de l’Homme, quant à eux, incarnent l’ordre apollinien. Depuis la Révolution française, la France avait trouvé un équilibre entre ces deux forces, équilibre qu’évoquait Victor Hugo en décrivant la France comme « le centre de la civilisation ».
Mais cet équilibre a été rompu. Aujourd’hui, les droits de l’Homme ont pris le pas sur la démocratie.
Autrement dit, la société française n’est plus centrée sur l’énergie collective du peuple, l’« art d’être français » en tant que corps politique vivant. Elle est dominée par une vision individualiste, où le droit prime sur le principe démocratique. Dans un État républicain fondé sur un contrat social entre citoyens, et non entre individus isolés, cette dérive menace la cohésion nationale.
Les juges et les élites, sous couvert de défendre les droits de l’Homme, se placent désormais au-dessus de la souveraineté populaire et dénaturent l’essence même de la démocratie.
Le détournement des droits de l’Homme
Certains courants idéologiques utilisent les droits de l’Homme comme un levier pour remodeler leur signification et leur portée. Cette manipulation repose sur deux mécanismes :
La transformation des droits de l’Homme en droits du citoyen, introduisant une confusion entre universalité et particularité.
L’attribution d’une dimension culturelle au droit naturel, élargissant ainsi les revendications pour promouvoir un égalitarisme artificiel entre toutes les civilisations, indépendamment de leurs différences historiques et culturelles.
Dans la tragédie grecque, le chœur collectif chantait l’esprit dionysiaque tandis que les acteurs individuels restaient minoritaires. Aujourd’hui, ce schéma s’est inversé : ce sont les spectateurs eux-mêmes qui montent sur scène pour imposer leur idéologie individualiste.
Autrefois, la démocratie était un esprit collectif. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’un agrégat d’individus divers, sans lien réel à l’échelle d’une grande nation comme la France.
Article rédigé par Marc CASSAN, pour ceux qui s’interrogent sur l’avenir de la démocratie.

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